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Sitaudis.com / Excitations / Attention danger travail en cours de Charles Pennequin

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Attention danger travail en cours [02/10/2007]

A un moment donné j'ai suivi une manif de profs à Rennes, à l'époque 6 pays rejoignaient l'Union Européenne. Il fallait que j'écrive quelque chose pour une émission à France Culture (les ateliers radiophoniques), mais j'avais peu de temps, et puis finalement le but était aussi de faire comme je fais souvent : des improvisations au dictaphone. Je suis rentré chez moi, j'ai fait un chant européen. En gros c'est : "t'es européen, t'es euro plus rien, pire rien pire rien, t'es pire et plus rien, et perlimpinpin"...

A Sitaudis vous avez incité les gens à voter pour l'Europe. Je me suis abstenu de voter pour ma part. Et puis je me souviens d'une discussion très violente avec Laurent Cauwet, Julien Blaine et Bernard Heidsieck. Je me souviens aussi de discussions passionnées autour du "vote utile" comme on dit aujourd'hui, mais à l'époque il s'agissait de voter Chirac, et même chez les communistes. Aujourd'hui, dans votre entourage, on nous a bien conseillé aussi de voter Ségolène, "malgré tout". Cette démocratie, que vous défendez dans le malgré tout, ces votes, utiles, contre, et donc rarement "pour", ce n'est pas la démocratie il me semble que vous avez rêvé en mai 68. Je dis cela car il me semble tout de même que vous êtes attachés à des valeurs, mais défendre la démocratie de cette manière, du bout des lèvres, n'est pas non plus une manière de penser qui puisse nous satisfaire. Je dis Nous, ceux qui arrivent après, après la révolution et dans une époque qui tend à faire de nous des révolus plus que des révoltés.

Tout de même on a le droit de crier, même si on peut passer pour un hystérique, on a le droit d'être en rage et la rage seule peut nous faire tenir face à cette atonie qu'on nous donne à vivre. Si je pousse le bouchon dans la lecture jusqu'à crier, vociférer, ce n'est pas de l'hystérie, c'est qu'il y a une volonté de chant qui dépasse le langage parfois, quelque chose de raturé dans la voix, qui dit qu'il faut en finir avec le corps, qu'il y a peut-être dans la lecture une volonté de penser hors la physique. On ne peut pas me juger sur deux performances qui se trouvent à des distances de temps trop grandes. C'est pourtant ce que fait Jacques Demarcq, ne voyant que dans mon travail (j'insiste sur ce terme : travail, c'est-à-dire pour moi inquiétude de comment être, comment revenir à ce qui nous concerne et nous cerne, dans des lieux qui sont fait pour tout sauf pour que le public arrête d'être spectateur, mais qu'il agisse. C'est là que je comprends pour ma part l'idée de Poésie-Action...) Travail, donc, que je ne ferai, pour casser la croûte, pour la lectrice de Télérama et dans des provocations inoffensives. C'est se foutre de la gueule des gens de parler ainsi, c'est se foutre des gens qui m'ont vu et qui, comme quand ils ont vu J. Demarcq et bien d'autres, ont eu un déclic, ont pris une claque dans la gueule. Pour ma part, la poésie a pour fonction d'emmerder le monde, c'est-à-dire de parler de la vie, de comment nous pourrions vivre, en étant concerné par tout ce qui se passe dans cette existence où on tente sans cesse d'occulter notre pensée.
J'ai suffisamment, et comme beaucoup, de détails à donner sur les expériences (de VIE) sur la lecture devant des gens pour démonter toutes les remarques, que je trouve être pour le coup régressives. Il y a intérêt aujourd'hui a pratiquer la performance dans la poésie, pour ne pas vieillir, pour ne pas voir que le texte, mais voir ce qui peut venir sur une scène, faire que nous soyons un peu concernés, travaillés par ce qui s'y produit. Et je me demande parfois pourquoi, vous qui avez défendu Artaud mais jusqu'à nous le confisquer, parce qu'on ne doit plus crier devant sa télé ou parce qu'il faut faire du théâtre avec du texte, du texte, du texte, pourquoi vous ne pensez pas que la poésie performée peut signifier un mode de penser et d'agir, mais surtout de vivre dans un présent qui nous contamine.

Alors oui, je peux aussi me permettre de trouver que la régression vous guette.

Comme lorsque je parle à Pierre Le Pilloüer que le Mesrine que j'écris, interroge quelque peu l'époque dans laquelle il est. Une époque riche mais pleine de questionnements, de contradictions, comme par exemple cette publication de l'Instinct de mort à Champ Libre. C'est-à-dire la diffusion d'un mauvais livre de série B, écrit par un animal médiatique et diffusé par une maison qui pensait la société du spectacle. A cela Pierre me répond qu'il n'a jamais aimé le dandy Debord, contrairement à Sollers. Sollers, il aurait mieux valu pour vous ne jamais le rencontrer et se pencher peut-être un peu plus sur celui qui a écrit sur un mur : "ne travaillez jamais" (cette phrase résonne tout de même bien sur notre époque !). Debord (qui me pose certes des problèmes, notamment durant son époque Situ) est peut-être alors un dandy, si la définition du dandysme c'est de traverser une époque en bouleversant ses modes de pensées (déjà en 67, Debord démontre que la pensée de Mao est une fumisterie. Que fait Sollers ?), d'écriture (le texte sur le détournement devance les pratiques du cut-up), écritures soient textuelles ou cinématographiques (les premiers films de Debord annoncent la nouvelle vague!), et de vie (la dérive est une théorie formidable, écrite avec Wolman, qui un très grand artiste et poète que le rouleau compresseur Tel Quel a passé sous silence, comme bien d'autres.)

Je ne suis pas un chansonnier, j'écris et d'ailleurs vous avez salué récemment La ville est un trou. J'écris dans un journal, qui est mieux qu'un blog, car on peut voir plus clairement ce qui va et ne va pas dans UN TEXTE EN COURS. Je suis bien désolé que vos remarques quelques peu paternalistes ne font guère penser plus que mon texte finalement. Vous y parlez de la démocratie, mais seulement une démocratie que vous ne savez plus défendre que par le sempiternel "i faut voter!". Vous y critiquez de la rage, mais je vous trouve tout de même coincés dans vos consensus avec une gauche rose blanchâtre et qui vire sécuritaire et pro famille. Je ne me reconnais pour ma part du tout dans cette gauche lamentable, et donc je ne vote pas. Et j'écris sur un gangster qui surtout a commis l'énorme crime de s'évader de prison (et le lendemain d'une de ses évasions, de l'attaquer pour libérer tous les prisonniers). Alors certes ce n'est pas Cravan, encore moins Rimbaud. Mais j'écris sur lui, déjà parce que, au delà du type en question, il est l'heure de crier au secours sur ce qui se passe dans notre société qui veut ouvrir plus de prisons que d'école (à ce titre vous pourriez passer plus de temps à écrire là-dessus que bombarder ceux qui essaient de dire, même mal, quelque chose). Et puis j'écris sur lui car il s'agissait avant tout d'une commande (faut bien bouffer, me dirait Jacques!), où il fallait que j'écrive un tombeau sur quelqu'un de mort mais de connu, et qui plus est intéresse les jeunes ! Seulement voilà, la commande n'est pas passée, tout bonnement parce que le texte est resté en travers de la gorge, cette fois parce qu'il n'était pas assez romancé, trop dans le débat forme/idée m'a-t-on dit. Alors, je sais très bien que vous ne défendez pas le genre d'écriture dans laquelle on voulait me mettre, mais j'aimerais toutefois vous dire qu'il y a de quoi se poser des questions quand on reçoit le même jour la Res poética et Fusées. Et là-dessus, j'aimerais pour ma part que ces formes, qui en disent long sur les idées, soient débattues ici, car pour ma part il y a quelque chose qui cloche dans votre façon de lire aujourd'hui.

Charles Pennequin

 
 

Le commentaire de sitaudis.com

En légère entorse à mon principe de non réponse aux réponses, je tiens tout de même à dire ceci :
Notre génération a peut-être fait des conneries, elle en a dit beaucoup et écrit aussi, OUI on a vieilli et on s'est sans doute ramollis dans le compromis et l'abus des raviolis mais je suis quand même fier d'une chose :
contrairement à nos camarades allemands et italiens, on n'a jamais embarqué personne dans la justification du meurtre. Que ce soit en Russie sous les tsars ou du temps d'Aldo Moro, ceux qui ont joué ce jeu, non seulement ont bousillé leurs vies et celles de leurs proches, mais ils ont subi des infiltrations policières et des manipulations pour n'obtenir qu'un renforcement de la répression.
PLP

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